Michel et Jean, aux deux bouts de la chaîne

Fiction (?) Manichéenne (?) en 2 actes

Michel est ouvrier, il en reste. Un des derniers mohicans les mains dans le cambouis.
Il fut un temps ou Michel aurait été fier de ce qu’il faisait. Il aurait sûrement milité au PC, ou alors chez les gaullistes, les deux facettes de la glorieuse reconstruction de la France. Après un bilan militaire qui l’était beaucoup moins, tout le monde tentait d’oublier le passé en rêvant d’avenir. La der des der des der était juste derrière, on allait profiter de son déchainement d’intelligence appliqué aux techniques de mort pour construire un avenir radieux. Il se serait alors senti comme un maillon sur la chaine immense et semi-automatisée du progrès en marche. Il aurait été fier d’être ce maillon, si petit mais si incontournable, car un seul maillon cède et la chaine s’effondre.
Mais Michel est né après 60.
Il a du bol, l’espérance de vie n’a jamais été aussi grande. En ayant le bon goût de ne pas naitre quelques décennies plus tôt, il a gagné quelques années et évité une guerre totale.
En fait, Michel ne connait pas la guerre, même s’il en est abreuvé constamment. Un flot ininterrompu d’images et d’informations peuple son esprit, un conflit délocalisé et permanent. Car l’empire, émergeant totalement sur les ruines du vieux monde, semble toujours devoir entretenir son arrière cour à coup d’explosif. Elaguer ses dictateurs, démocratiser un massif, sécuriser les points d’eau, c’est un travail complexe et très bruyant.
S’ajoute à ça un refrain de fin du monde.
Il paraitrait qu’on consomme trop, il paraitrait que chaque steak bouche un peu plus l’horizon, que la voiture était finalement une mauvaise idée. Michel s’en fout un peu, et ne voit pas comment il pourrait trop consommer.
Michel se lève vers 5h30. Jeune il était plutôt lève-tard, il s’est d’abord dit que ça lui ferait du bien. Il empruntait les conseils de son père, mort en plein champs, la bèche à la main, comme il se doit chez les hommes libres et travailleurs.
Mais il a du mal.
De plus en plus.
Le lever est difficile, soit, mais ce qui le suit est beaucoup plus éreintant à la longue. Dans le meilleur des cas, c’est 1h de train, ou du RER, peut-être 2h, avec 3 changements, bus puis tram puis métro. Ensuite un peu de marche et un autre bus, à la gare routière, quand il reste de la place. Il a plutôt intérêt à jouer des coudes: il est renvoyé au bout de 3 retards de plus de 2 minutes 30. La pointeuse a été agrémentée d’une personne dédiée à la surveillance des horaires et l’optimisation des cadences. Il dit être un ‘expert en qualité’, il parle souvent d’optimisation et d’ergonomie, il dit à tout le monde qu’il est là pour aider. C’est étrange car Michel a l’impression strictement inverse.
On pourrait se dire, « mais il est un peu con Michel »: habiter à plus de 30 bornes de son travail, c’est pas très malin.
Mais ça s’est fait comme ça. Il a du changer de travail, après la fermeture nocturne de son ancienne usine, partie en catimini comme une amante insatisfaite. Ou son quartier de travail le tolère uniquement pour travailler et consommer, ou encore il habite en Province, et tout le monde s’en fout.
Or donc tout ça est fatiguant. Selon un certain Asimov, on décèle la dégradation en cours d’un empire en observant les transport publiques. Michel ajouterait que c’est en prenant le RER 3h par jour qu’on commence à comprendre les mots ‘fatigue’, ‘aliénation’, ‘promiscuité’ et ‘stress’. Michel rentre tard, c’est tout à fait logique. Son corps est plié mais son esprit demande un peu de vie, un peu de mouvement, un peu de diversité. Il a effectué 15476 fois le même geste dans la journée. On l’avait pourtant formé à des techniques particulières, quand il était en apprentissage. Mais au bout du compte on lui a dit que c’était mieux comme ça, que les rendements ne se discutaient pas, que le client est roi et très pressé. Comme Michel est lui aussi un client, il a compris le raisonnement. Il continue tout de même à penser qu’il fabrique des produits assez médiocres. ça le mine finalement autant que sa douleur lancinante à l’épaule ou le manège incessant et périodique de ses gestes optimisés.

Des images mouvantes feront l’affaire: il allume la télé. Son corps réclame de quoi absorber l’effort et continuer à tenir les rendements. Comme il a ouvert la télé, il ouvre le frigo, par réflexe. Il ne choisit pas son repas plus que sa chaine, elles disent plus ou moins toutes la même chose. La tranche de jambon en promo et les saucisses au plasma de porc, les tomates et les concombres du LIDL, ont tous plus ou moins le même goût: sans doute celui d’un tas de protéines à 1euro30.
Il enfourne des masses grasses dans sa bouche, il remplit son estomac par grandes lampées périodiques, il remplit son esprit par des rasades d’images hypnotiques et saccadées. Vient le journal de minuit, Michel hésite, le doigt sur la télécommande. Ne vaudrait-il mieux pas faire l’autruche ? Il se laisse tenter une dernière fois, comme tous les soirs.

Les images sont violentes, les paroles tantôt dramatiques, tantôt mielleuses. Finalement, ça fait passer le temps, et c’est parfois intéressant. 
Enfin il arrête d’ingérer, et se fige. La tête levée au ciel, il avale péniblement sa dernière dose de glucides (était-ce une mousse au chocolat ou un tiramisu ? L’emballage reste ambigu…). Il a encore trop mangé, sans même s’en rendre compte, pourtant il se sent vide. Il prend conscience du gargouillis graisseux qui secoue son estomac. Lorsqu’il repose les yeux sur la télé, il voit un visage familier et vaguement hostile. La personne explique à quel point notre monde est cruel, pourquoi il faut arrêter de manger de la viande, en quoi la voiture est un poison, pourquoi les ouvriers sont racistes. Michel ne veut pas arrêter la viande, c’est un de ses derniers plaisirs. Il rêve 2 fois par jour d’avoir une voiture. 2 fois par jour, matin et soir, pendant 1h30, il ne pense qu’à ça. Quant au racisme, il se croyait immunisé, avec tous ses collègues en ‘ahmed’ et en ‘kader’. Mais il a du se rendre à l’évidence: une fois il a voté FN, on lui a expliqué que c’était ça, raciste. Il n’a pas voulu, ou pas su contredire. En fait il s’en foutait, de toute façon il ne voterait plus jamais.
Il éteind la télé et se dirige vers la chambre en trainant les pieds.
Il s’arrête un instant, la main sur la poitrine. Silence. Goutte de sueur.
Non, l’arrêt cardiaque n’est pas pour ajourd’hui, il reste encore un peu de débit dans ses artères encrassés. C’est que le lipide n’est pas cher: il est à base de pétrole.
Quid du tonus de son cholestérol ? de l’état de santé de ses rêves ? On verra ça plus tard, pour l’instant il faut mordre son chapeau et continuer à labourer.
Il reprend sa course au ralenti pour atteindre le lit avant l’heure limite. Il passe devant la commode de sa mère, et repense aux courses folles dans le poulailler de grand maman. Il prend la lettre posée dessus: c’est GDF. Le gaz va augmenter, parait qu’il fallait s’y attendre, parait que le pétrole fera de même et que les lipides suivront, parait que bientôt un plein sera un luxe de milliardaire. Parait que seuls les russes et les chinois pourront manger de la viande cuite.
Il repose la lettre en tremblant un peu. Il repense au monsieur de la télé.
Il doit bien l’avouer: il commence à flipper aussi.
Parcequ’il sent que quelque chose ne tourne pas rond.

Jean est manipulateur de signes. Il est payé pour traiter des informations, et en fournir d’autres. Il a des inputs et des outputs, comme un ordinateur. Il est le représentant de l’avenir, exerçant une tâche de haut niveau et au rendement imbattable. Hier, il a gagné gros pendant un repas, comme quoi il faut manger pour vivre. Son activité est tellement rentable qu’il n’a presque pas besoin de travailler pour gagner sa vie.
En fait il gagne sa vie entre 9h30 et 10h, le reste n’est qu’un long bonus.

Jean est tellement content d’être à sa place, à son époque. S’il était né 30 ans avant, il aurait loupé les 20% de rendement, il aurait subi les taxes aux frontières, il aurait probablement végété dans une obscure PME de Province. A l’époque on ne savait pas encore faire des affaires, on agissait en amateur. On croyait trop en Dieu et pas assez au progrès. Trop de considérations humaines, trop d’irrationnel: business is business et the show must go on, voilà comment se créé la richesse. La sienne, et toutes les miettes qui nourriront les étages inférieurs, peuplés de piafs langreux la bouche ouverte.

La compétition l’exige, pourquoi renâcler ? Ceux qui n’acceptent pas la modernité peuvent bien partir en Corée du nord, ils auront toute la solidarité qu’ils réclament. Souhaite-t-on revenir à l’âge farouche du commerce régenté ? Pour lui, les états sont des porcs, roulant leurs corps obèses dans les détritus qu’il leur jette. Tant que le cochon est en cage, il faut le faire grossir tant qu’on peut, mais gare à ne pas en laisser échapper un! Tous incapables de mettre leurs sentiments et leur histoire de côté, ils se sont entre déchirés pendant des siècles. A vouloir contrôler les ressources et les flux, ils étaient comme des enfants colériques et armés jusqu’aux dents. Jean est heureux qu’on y ait mis bon ordre. Maintenant qu’ils sont hors-jeu, il n’y a plus de guerre, seul reste le doux commerce, ersatz tellement plus raffiné des jeux de domination. Il faut bien encore mettre de l’ordre ici ou là, instaurer une démocratie, une libre concurrence, là ou la lumière des marchés n’a pas encore pénétré. Mais ce ne sont que des guerillas, et le retour sur investissement est par ailleurs optimal.

Bien sûr il y a l’environnement. Jean se sent très concerné. En tant que leader, il doit impérativement anticiper les tendances. En tant que citoyen du monde, il doit participer à cet élan: on ne sera jamais trop pour sauver une boule de 6 millions de milliards de milliards de kg: la terre. Il est en première ligne pour instaurer les productions du futur, celles qui permettront d’acheter plus en consommant moins, celles qui sauveront le monde par l’innovation. Il s’agit d’optimiser, partout où c’est possible, et c’est possible partout. L’optimisation mène à l’efficacité, l’efficacité mènent aux gains. Tout le monde s’en porte mieux, son porte-feuille, sa planète, ses clients: servis plus vite et mieux. Il s’est abonné à EcoMag, et a offert une peluche biodégradable à son fils.

Jean se lève vers 9h. Son père l’avait pourtant dressé pour être un coq: lever 6h30 maximum, le port altier et la voix claire. Mais il s’est vite aperçu que ça ne collait pas: trop old school. Après tout, il habite à deux pas du bureau, quand il y va. Le chemin longe le fleuve, à l’ombre de tilleuls majestueux et de sculptures centenaires, dommage qu’il n’ait jamais le temps de les admirer. Jean est intelligent, il a donc soigneusement choisi son logement, avec stratégie. Il est de toute façon à deux pas de tout, et il est parfois plus aisé pour lui de partir à New-York que de rejoindre certains quartiers de la ville. Et puis il n’aime pas son père, il n’en a pas besoin. Il n’a besoin de personne quand il y pense.

Il a lu dans EcoMag que l’huile de pépin de raisins est bourrée d’omega-3: bon pour le teint, bon pour le cholesterol. Il faudra qu’il en demande à la ‘table de maman’, le petit restaurant tendance où il aime s’installer juste au pied de chez lui. Ils ont des excellents produits, tous 100% bio, la plupart équilibrés en lipides et glucides. Des produits sains, provenant d’une agriculture saine, et une dose de bon sens, voilà la clef pour un homme sous pression comme lui. Il aime y attendre son repas en regardant le journal, ou en discutant jazz avec le nouveau barmaid. Parfois les nouvelles lui coupe l’appétit, il y a temps de bêtise dans ce monde, tant d’obscurantisme, tant d’incompréhensions… Mais quand une petite serveuse lui apporte son carpaccio de thon à l’ananas, bordée de tomates fraîches et juteuses même en hiver, il oublie tout ces problèmes. Après tout, le monde attendra, il ne peut pas tout résoudre en même temps. 

Parfois il prolonge la soirée au Pub australien, parfois au bar des artistes. Ces endroits sont pleins de gens très intéressants, plein de rêves, de créativité et de folie. Il aime les écouter divaguer sur la beauté et la souffrance du monde. Parfois il rentre chez lui, s’installe dans son fauteuil club, écoute un chef d’oeuvre de Jazz en sirotant un cognac. Il lit un roman, il regarde ses peintures. Il a besoin de ces moments de recueillement, de ressourcement culturel. Parfois il allume la télé, le plus souvent le matin pour les cours de bourse, mais il évite la plupart du temps: les programmes sont tellement stupides et inintéressants, bourrés de clichés.

Mais ce soir il est d’humeur badine. La journée fut excellente, la muse du succès chuchotte à son oreille, et son estime de soi est au plus haut. Il allume la télé, pour voir, pour tenter de comprendre le peuple. Partout ce n’est que vacuité et vulgarité. Un seul programme retient son attention, il s’agit du ministre de l’écologie. Issu du milieu des affaires, c’est un homme de confiance, enfin. Il explique très bien les problématiques à résoudre, définit les objectifs et les moyens à mettre en oeuvre. Son discours est habilement très didactique. La plupart des gens ne comprennent pas les enjeux, ou ne veulent pas les comprendre, Jean trouve ça révoltant.

Cette dernière pensée achève de l’agacer. Il éteint la lucarne, et va s’asseoir à son bureau. Il est couvert de courrier en attente, il attendra encore. Une seule de ses réponses vaut très cher. Il repense à l’écologie, et à l’inéluctable montée des prix du pétrole. Comment les gens peuvent-ils être aussi aveugle ? Puis il repense à son dernier investissement, un conglomérat de gaziers russes. Modeste mais prometteur.

Jean tourne son fauteuil ergonomique vers la baie vitrée de son bureau. Plongeant son regard dans une skyline à NewYork, Dubaï ou Shangaï, il sourit. Il sait que quelque chose ne tourne pas rond, il compte bien utiliser cette avantage.

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