Idems vs. Magis 1/?

 

Ecoutez bien jeunes idems, moi Aïk je vais vous conter la folie du grand incendie froid.

Tout commence avec Macchu.
Macchu est fier d’être de la tribu idem. C’est une tribu fière et honnête, les fils favoris des dieux. Il faut dire que les rituels y sont plus beaux, plus grands, et plus impressionnants que n’importe où ailleurs. On allume de grands feux disposés en étoiles, on orne les huttes de guirlandes chatoyantes, de dessins évocant les gloire et les tristesses du passé, les espoirs et les peurs dans le futur, les rêves et les angoisses de chacun des habitants. Tout le monde s’enduit de la crème sacrée, à base de poudre d’os et de cendres d’ anciens, pour appeler sur eux la pureté de l’autre monde. Ils deviennent tous des fantômes joyeux, dansant en groupe dans des farandoles à la fois infiniment complexes et joyeusement aléatoires. Le village résonne de rires, de larmes, ou de discussions placides pour ceux qui ont goûté aux feuilles de l’arbre-qui-ouvre-l’esprit. Ceux qui rient consolent ceux qui pleurent. Ces derniers ce requinquent en exposant leur douleur particulière. Puis ils s’aperçoivent tous les deux que cette douleur est universelle. Le rieur pâlit alors devant cette écharde dont il n’avait pas conscience, et il pleure. Celui qui était triste se sent soulagé: la douleur est toujours là mais elle est partagée, alors il console son compère comme lui l’avait fait.

Oui vraiment, les idems sont dignes des dieux. Pas comme les magis, ces filous arnaqueurs. Ils ont depuis longtemps oublié les dieux, mais le plus grave c’est qu’ils ont oublié leur propre esprit. Ils rient bêtement devant les cérémonies, moquant l’inutilité des rituels et le ridicule des protagonistes. Puis ils partent dans la noirceur de la forêt pour une énième chasse nocturne, traquant le moindre petit rongeur, engloutissant le moindre vers de terre, pour ensuite rentrer dans leurs maisons sur promontoire. De là haut ils surveillent les alentours, surveillant la menace à l’horizon, projetant des plans ambitieux de conquête. Mais les magis restent inoffensifs. Leurs velléités conquérantes sont bridées par la pauvreté de leur esprit. Ils ne dorment pas assez pour avoir des rêves, leur cervelle rabougri ne conçoit pas le moindre outil, mis à part ceux qui servent à construire et défendre leurs demeures toisant le monde depuis les cimes. Seuls les idems savent écouter l’extérieur et l’intérieur, eux seuls savent traduire le chaos du monde et en extraire les étincelles de la création.

Macchu est donc là, courant à travers le potager, impatient de revêtir le costume éclatant des grands anciens. Il revient de la réserve sacrée et porte une jarre rempli de poudre d’anciens. Tout à son excitation, préparant mentalement le déroulement de sa cérémonie, il en néglige ses jambes et butte contre un caillou jalon[1]. Il finit face contre terre, se relève doucement, et regarde l’objet de sa mésaventure. C’est la pierre de Châch, découvreur du feu, la plus vénérée de toute. Elle est sculptée en flamme, c’est une forme simple et lisse. Deux fines langues de pierre entourent cette flamme en arc. On ne saurait dire si ce sont des mains qui se réchauffent, qui protègent la flamme, des pétales qui s’épanouissent ou des remparts qui empêchent le coeur brûlant de s’échapper. Comment a-t-il pu l’oublier ? Il n’ose pas se retourner, il sait déjà que la jarre s’est envolée en tournoyant, répandant dans ses pirouettes la poudre alentour. Il visualise sa trajectoire au ralenti, parsemée d’une traînée blanche, pour éloigner encore un peu l’image de l’impact et la vision terrible de la poudre sacrée répandue sur le sol. Il ose enfin, et son visage se ferme, il sanglote.

Il courra longtemps, une jarre vide à la main, avant de trouver le courage d’aller parler. La fatigue l’aidera à vaincre la honte, et il s’affalera épuisé aux pieds du vieux Bîla. Celui ci l’écoutera en souriant, puis calmera ses sanglots, en lui contant la fois où il avait mis le feu à la hutte des symboles. Écoutant son histoire, Macchu reprendra vie et retrouvera son sourire. Il laissera Bîla plongé dans sa nostalgie, et courra de nouveau vers la réserve pour en revenir, cette fois, au même pas qu’un vieillard prudent. Passé le moment de recueillement et de concentration dans la préparation des rituels, il laissera exploser sa joie à l’unisson des autres, et ce sera une belle cérémonie de printemps.

L’été vient, le soleil tente de se hisser au niveau de la mer d’étoiles et nourrit les plantes de sa lumière. Un jour Bîla vient voir Macchu et le toise d’un air satisfait et vaguement ironique. Il lui conseille d’aller près de la pierre de Châch, ajoutant mystérieusement qu’il en faudrait bientôt une nouvelle, juste à côté. Instantanément ivre de curiosité, Macchu se rue vers la pierre. Il s’agenouille, haletant, et l’observe sous toutes les coutures, la touche, la palpe, il ira même jusqu’à la lécher pour en percevoir le gôut salé. Le vieux Bîla est un marrant, mais il ne devrait pas jouer ainsi avec l’appétit des jeunes esprits. La déception est épuisante, il projette ses mains en arrière et lève la tête au ciel en soupirant. Il voit des feuilles, énormes, d’un vert profond et éclatant. Il fronce les sourcils et se retourne en se relevant. La bouche ouverte, les bras pendants, il fait face aux plantes les plus incroyables qu’il ait jamais vu. Il les connait bien, il connait leurs fruits, leurs fleurs, leurs troncs. Tous sont présents, mais tous sont comme magnifiés. Les rouges sont plus rouges, les tiges plus robustes, les fruits semblent prêt à éclater, gonflé sous la pression de tout leur jus sucré. Cette taille, cette profusion, ce vert incroyable! Cette explosion de vie a eu lieu par bosquet, le long d’une ligne tordue traversant le reste des plantations, paraissant anémiées en comparaison. Cette ligne, c’est la trace de la poudre sacrée tombé de la jarre de Macchu. Son esprit émerveillé ne réagit pas tout de suite, sa raison attends patiemment que sa contemplation soit repue. Alors seulement il exulte, crie, se roule par terre en riant comme un dément: la poudre sera le successeur du feu, il fallait y penser. Le premier aura donné la chaleur, la protection, et la beauté, le suivant donnera le sucre aux enfants sages, l’énergie aux adultes pressés, le réconfort aux vieillards fatigués.

Bîla, par bienveillance autant que par malice, laisse Macchu annoncer la nouvelle à tout le monde. Et tout le monde rit: bien sûr ils étaient déjà au courant. Bîla avait passé 3 mois concentré sur sa nouvelle passion: les arbres de la forêt et les animaux qui les peuplent. Les déserts des basses plaines et les sifflement des oiseaux feuilles. Il en avait totalement oublié le potager, pourchassant les insectes comme les mammifères, en essayant inlassablement d’établir une communication, un contact spirituel. C’est de son âge, il faut bien aiguiser ses outils. Pourtant, les autres faisaient souvent des allusions étranges. Celui-ci insistait lourdement sur l’étrange récolte à venir, celui-là semblait reprocher à Macchu son absence, son manque de participation aux tâches collectives, tout en gardant un sourire aux lèvres. « Tu devrais venir travailler au potager Macchu. Tu devrais VRAIMENT venir ». Plongé dans ses méditations actives, Macchu n’écoutait plus les humains, il écoutait les bruits du monde. Il aura fallu toute la finesse du vieux Bilâ pour le sortir de sa rêverie active. Macchu repense à tout cela, et comprend en un éclair plusieurs semaines de farce: c’est un délice. Il se laisse attraper par le fou rire collectif, en pensant déjà à la grande cérémonie qui suivra, et à la pierre, forcément verte, qu’il gravera lui même des symboles adéquats.

 

 

[1] jalon, nom masculin

Sens 1 : Fiche plantée dans la terre et destinée à indiquer une direction ou faire unalignement. Synonyme bâton Anglais ranging pole

Sens 2 : Repère [Figuré]. Synonyme balise

http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/jalon/

 

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