Idems vs. Magis 2/?

Bien après la ripaille, les danses et les chants, lorsque le soleil commençait à décliner annonçant sa retraite près de l’horizon, il est l’heure du bilan chez les idems. Les quelques fruits et légumes qui ont bénéficié de la vigueur de la poudre sacrée ont déjà tous été mangés. Après l’émerveillement, le village bruisse maintenant de mille questions. Est-ce vraiment la poudre ? Comment agit-elle ? Que peut-on en attendre exactement ? Peut-on dépouiller impunément les anciens de leur magie pour faire pousser les plantes ? Des questions techniques aussi bien que moral s’imposent à la tribu, il est temps de traquer des réponses. Bila est le découvreur, son statut sera éternel, mais il n’a pas encore les capacités pour participer activement aux débats. Il a toutefois une place de choix chaque fois qu’un habitant convoque une chasse à la vérité. Il assiste à la traque une pierre à la main, cherchant l’inspiration. Ils sont en général un dizaine, parfois plus, et se répartissent les postes comme le faisaient leurs ancêtres lorsqu’ils chassaient le Kak géant dans les basses plaines. Le premier groupe effraie la proie: à grand coup de questions fondamentales, ils intimident la vérité qui tente de se réfugier vers des zones plus tranquilles. Le deuxième groupe la guide, contenant sa fuite dans un long canyon dont les parois dialectiques la mènent vers une seule direction. Enfin le troisième groupe attend patiemment à la fin du canyon. Prêt à bondir sur la vérité épuisée par tant de questions, il donnera le coup de grâce.

La chasse est souvent haletante. Les débuts sont calmes, la proie broute sereinement pendant que les chasseurs montent leur embuscade. Puis c’est la course. Quelqu’un ouvre la traque par une question bien choisie. Les autres apportent des réponses, discutent, argumentent, puis reviennent vers l’émetteur. Celui-ci relance le questionnement, sur la base des réponses reçues. La vérité n’est déjà plus aussi sereine: c’est un animal farouche et prudent, sensible au moindre bruissement d’air. Elle commence une cavalcade effrénée lorsqu’elle s’aperçoit qu’on la cherche. Ruant de toutes ses forces, zigzaguant à l’infini, elle tente de semer ces poursuivants, les envoie sur de fausses pistes. Ils tiennent bon, usant de tous les stratagèmes possibles. Même un mauvais raisonnement peut aider: l’essentiel est de l’effrayer et de la conduire dans le piège. Le deuxième groupe maintient le cap, guidant les chasseurs autant que la proie. Ils critiquent, soulèvent des remarques, appuient sur une contradiction, avec un savant dosage de rigueur et de pragmatisme, de rêverie et de concentration. Ce sont souvent des mangeurs de feuilles, ils utilisent la légèreté de leur esprit pour s’élever au dessus du combat et prendre le recul nécessaire. La vérité, toute entière à sa course folle, rebondit sur les parois et fonce vers sa destination imposée. Le troisième groupe lance alors la dernière salve, à laquelle tout le monde participera. Encerclée par les hommes, elle rue de plus belle, envoyant quelques téméraires se fracasser contre les parois de la logique. Mais elle s’épuise et finit par baisser la tête, râlant et soufflant de colère. Un ancien vient alors la prendre délicatement mais fermement par les cornes, lui indiquant qu’il n’est plus temps de résister. On tire alors de ses mamelles gonflées les réponses tant attendues. Certaines seront consommées sur place, d’autre seront mises au repos, attendant la prochaine chasse. Le proie repart ensuite, furieuse et vexée, portant sa tête haute et trottinant fièrement comme pour signifier que si elle avait bien perdu cette fois, leur victoire ne serait jamais définitive.

En une semaine, la plupart des questions trouvent réponse. La poudre est bien à l’origine de la prodigieuse flambée du potager. On estime qu’elle a doublé la masse de fruits récoltés. Son mode d’action est encore largement inconnu, mais la dernière chasse, bien qu’étant un fiasco total, a révélé la nécessité d’interroger le monde de manière plus direct: il faut des expériences.
Le potager est divisée en plusieurs parcelles, chacune étant destinée à tester un composant de la poudre. Celle-là aura seulement de la poudre d’os, celle-ci uniquement de la cendre d’anciens. D’autres sont des tentatives pour remplacer le recours aux restes sacrés: cendre d’arbre, os de mammifère, rognures d’ongles, plumes, tout y passe. Les idems sont impatients de savoir le résultat, mais cette fois la chasse sera longue et progressive, le rythme étant dicté par le lent et puissant mouvement des saisons. Aux printemps prochain, ils auraient leurs réponses.

Pendant ce temps, les magis observent cette fébrilité joyeuse. D’abord ils ne comprennent pas, et croient assister à une nouvelle forme de rituel. Ils se moquent copieusement des idems, eux-mêmes totalement insensibles aux quolibets: ils sont absorbés par quelque chose. Devant cette indifférence scandaleuse, les magis décident de réagir: les idems cachent quelque chose, il faut savoir ce que c’est. Ils utilisent la technique bien connue de l’amphore de vin: se glissant la nuit dans le village pour dérober une jarre pleine du délicieux breuvage, ils la promettent à un idem en jouant sur sa passion pour l’ivresse, en échange d’informations. Les idems se font souvent avoir à ce petit jeu: ils ne conçoivent pas le mensonge, pas plus qu’ils ne connaissent la valeur inestimable du secret, et puis ils adorent le vin, surtout le leur. A vrai dire, n’importe quel idem aurait donné à n’importe quel magis des réponses à ses questions, même sans vin. Les magis n’ont simplement jamais pensé à demander: leur propre état d’esprit est opposé, et ils ne conçoivent les autres que par analogie avec eux-mêmes. Le monde est donc pour eux une vaste arène où tous les protagonistes se guettent avec suspicion et envie.

Rentrant chez eux en couinant du bonheur, ils savourent leur victoire. Ils se ruent tous vers la fosse commune, sorte de tranchée béante qui leur sert de cimetière. Ils laissent leurs anciens là, sans rituel, sans adieu. Même notre terre ne peut absorber toutes ses âmes sur aussi peu de surface, ils doivent la forcer à digérer les cadavres en ajoutant de la chaux. Ils remontent des corps incomplets, à moitié dévorés par l’humus et ses hôtes, la putréfaction seule suffit à faire pleurer les enfants. Couverts de chaux, ils tirent leurs dépouilles et les jettent fébrilement dans un grand feu. C’est un délire horrible qui dure jusque tard dans la nuit. Apaisés par leur hystérie, les magis se calment enfin. Certains se plaignent mollement, puis commencent à hurler. La chaux les mangent vivants, l’avidité leur interdit de prévoir ce genre de désagrément. La nuit se finira donc dans les cris de souffrance, quelques râles de mort, et d’autres bruits plus joyeux chez ceux qui fêtent déjà la prochaine récolte.

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