Neurofoncedé

Le vieux prit la pilule dans une main, l’écrasa avec le pouce de l’autre, et remplit son vapo de la poudre orange. Il prépara ensuite soigneusement l’intraveineuse, piquant sa carotide. Il enclencha le stimulateur de tronc, branché sur sa plug cervicale, et prit position pour une énième session de vol.

– Hopla, droit vers la tête. Tchao les mecs, je repars dans la matrice.

Il inspira longuement le bec de son vapo. On aurait dit un nouveau-né se délectant du sein maternel. Il reprenait vie, un sourire gelé sur sa face de vieux sage paumé.
Puis il s’éteignit. Il n’était plus là, il ne restait qu’une enveloppe charnelle, vaguement animée d’impulsions électriques aléatoires. Ce corps contenait bien un cerveau, mais celui-ci avait cessé brutalement toute communication. Il était entré dans un état auto-suffisant, sous l’action conjuguée des neuroconfs, de la pilule de métameth et de la stimlation de son tronc cérébral. Il était entièrement tourné vers lui même, se racontant une histoire, de fille, de long repas arrosé ou de voiture connaissant le vieux. De temps en temps il pouvait se payer une connection, il pouvait alors poursuivre sa vie parallèle gelée sur le réseau et éparpillée sur mille serveurs. Sa vraie vie comme il l’appelait.

Le lâchage du corps par le cerveau n’est bien sûr pas sans conséquences. Les fonctions essentielles sont normalement assurées. Avec un taux de sûreté de 85.9% d’après la pub, sauf en cas de poly-consommation, là ils ne garantissent rien.
N’empêche qu’il s’est encore pissé dessus. Espérons qu’il ne se vide pas complètement comme la dernière fois.

Moi je le regarde avec envie et dégoût: la routine. Ça fait 3h que j’essaie de décrocher de la méta, c’est déjà difficile. Les neuroconfs, pas question d’arrêter bien sûr, mais prendre ça avec des méta, c’est pas normal. Le vieux est parti pour 36h de trip, 36h pendant lesquelles son corps de marionnette sans fil sera exposé au moindre problème. Je le surveille, un peu, au début, et quand je ne suis pas moi même défoncé. Mais je tiens jamais bien longtemps, surtout quand j’essaie d’arrêter. Le voir écroulé là, sans vie, ça effraierait plus d’un bourgeois. Moi ça me donne envie, une envie qui me brûle depuis l’estomac et se répand progressivement comme une irradiation à chaque partie de mon corps et de ma tête. J’ai envie de sa fausse mort, j’ai envie de sa sérénité, j’ai envie de n’être nulle part sauf là où je veux être, comme lui.

Envie c’est un mot trop faiblard: c’est un instinct. Je pencherais pour celui de conservation, le problème c’est que les sessions ne préservent en rien la survie… Marrant, on est peut-être arrivé au moment où le véritable instinct de conservation, c’est de mourir, lentement, progressivement, et dans les bras d’un rêve bien moelleux. Tout dépend ce qu’on veut conserver: son corps ? son esprit ? son amour ? son intelligence ? A chaque choix sa session, le vieux a fait le sien: « merde au corps, je vis dans ma tête » comme il dit. Et il ne dit pas ça à la légère.

La dernière fois, j’ai surveillé son corps pendant une petite heure, et j’ai fini par me barrer. Pour le coup, je n’avais pris que de la méta: 3cc, intraveineuse, direct dans le cortex, j’avais la tête comme un ressort. Tendu, repos, tendu, repos, tendu… au bout d’un moment j’ai craqué, il fallait que je bouge, que je mange, que je baise, que je chie, n’importe quoi pourvu que ça remplisse où que ça vide. Je suis parti bouffer un bento géant spécial fat&sweet, le bonheur, en plus ça m’a donné envie de chier. ça m’a bien pris 4 heures, peut être 2 fois moins, ou alors 2 fois plus. Quand je suis revenu, le vieux n’avait évidemment pas bougé. J’ai pas entendu tout de suite le bruit bizarre de mastication. J’ai pas remarqué tout de suite le truc qui lui bouffait l’oreille. C’était un gros rat, tout excité par le sang, il lui rognait une esgourde en y mettant du coeur, ivre de protéines et de globules rouges.

Je savais pas comment le virer, j’ai peur des animaux. J’ai pris une barre de fer qui traînait là, j’ai d’abord essayé de le pousser, mais la bestiole tenait trop à son lobe. J’ai du frapper, plusieurs coups, elle a fini par s’enfuir. Ça me plaisait ce défoulement, pile ce qu’il me manquait pour accompagner la descente. J’ai frappé de tout mon coeur, de tout mes nerfs, mais j’ai un peu manqué de précision. Le problème c’est que tous les coups n’avaient pas porté, quelques uns s’étaient arrêté sur son nez, sa jambe… Moi je m’en foutais, je m’en suis seulement rendu compte quand le vieux s’est réveillé. Là j’ai salement paniqué, j’ai pas compris tout de suite mais le lien était assez évident: je lui avais défoncé la gueule. Et je vois mon vieux, détendu, satisfait, un sourire d’une oreille à l’autre, et une oreille qui pisse encore le sang, un vague lambeau de chair pendait à la place de son lobe. Il avait une arcade ouverte, le visage à moitié rouge sang, son nez était de travers. Il a dit ‘ouille’ en se levant, sa jambe droite était toute raide. Il a posé ses mains sur mes épaules et m’a regardé droit dans les yeux, avec un air de prophète: ‘petit, faut vraiment que tu testes ça, c’est mieux que la vie ça tu le sais déjà, mais je vais te dire mon gars, je suis sûr que c’est même mieux que la mort’. Et il est parti en boitant se payer une dose de nutriments, la vraie bouffe c’est une perte de temps pour lui. Il est parti avec son lambeau de chair, sa patte folle, et son nez défoncé. La douleur était normale, il s’y attendait. Peut-être pas aussi intense, mais c’est toujours le même refrain au retour d’un vol. J’ai essayé de l’avertir, il avait une tronche de zombie. Il ne s’est pas retourné et a déclamé sa phrase de sortie en levant le poing: ‘Dans la vraie vie, on souffre toujours: merde au corps!’.

J’ai pas compris, ce vieux bout de chair à vif, cette épave parmi les épaves, il avait une classe folle, c’était un seigneur.
Je me suis installé dans le vieux fauteuil de voiture, j’ai enclenché le stimulateur, avalé la méta, branché l’intraveineuse.
J’avais tenu 15h, mon record personnel. ça se fête, place au vol, merde au corps: droit vers la tête, j’ai replongé dans la matrice.

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