Crime scientifique

J’attendais depuis trop longtemps pour compter encore les minutes. L’autre prenait son temps, comme à son habitude. Il n’aimait pas les visites, ou plutôt les visiteurs. Il accueillait toujours à bras ouvert l’annonce d’un résultat inédit ou le coursier qui amenait son dernier caprice. Mais les humains, ces systèmes imparfaits et vagues, quel ennui pour lui, des complications à l’infini pour un résultat invariablement proche de rien. Peut-être lisait-il son journal, s’attardant sur un article parfaitement inintéressant, tout acquis à son seul plaisir de vieux hibou: faire attendre un visiteur jusqu’à sa liquéfaction totale.

J’avais déjà eu l’occasion d’étudier les différentes étapes qui attendait ses victimes. Au commencement, tous arrivaient avec un sourire radieux, et dans les yeux une excitation presque sotte. Ils allaient enfin s’entretenir avec le maître. Ils avaient attendu des mois, des années, soumis un manuscrit après l’autre. Au fil des différentes versions, le projet initial se trouvait progressivement réduit à la portion congrue: quelques phrases synthétiques sans grande portée, et surtout, surtout, sans la moindre trace de style. La folie rationnelle du vieux n’avait pas de limite. Je l’ai vu réduire à néant les espoirs d’étudiants aussi verts que des arbrisseaux, j’ai vu des renommées internationales pleurer dans la salle d’attente. Dans tous les cas c’était une peur insondable qu’on lisait sur leur visage au bout de quelques minutes: c’était la deuxième étape.

La troisième était plus physique: l’inconfort étudié des chaises de la salle d’attente provoquait nécessairement des douleurs lancinantes à l’arrière train le plus joufflu. Le peur se mélangeait alors avec délectation à la souffrance, et le visiteur se dandinait de plus belle sur son radeau de fortune, suant et soufflant comme un bœuf dans le couloir de l’abattoir. Cela pouvait durer une heure, peut être deux dans les bons jours. Puis arrivait progressivement la phase terminale, pour les plus chanceux: une hébétude sans fond. La douleur comme la peur était devenu trop intense pour être perçue clairement Ces heureux cobayes bénéficiaient d’une régulation efficace, une sorte de coma provisoire leur évitant bien des souffrances. Quant aux autres, et bien… La liste serait trop longue, disons seulement qu’elle contenait des symptômes telles que palpitations, malaise vagale, crise d’épilepsie, en passant par une magnifique perte de contrôle sphinctérien qui restera longtemps dans les souvenirs de la faculté.

Cela dit, il poussait le bouchon, toujours un peu plus. Aujourd’hui il m’avait appelé, fait inédit, pour me demander un service, action totalement incongrue de sa part. Il voulait me voir de suite pour quelque chose de la plus haute importance. Pour le coup, rien que de très banal : mon père veut tout de suite, il ne s’intéresse qu’aux choses de la plus haute importance. La suite l’était beaucoup moins, il me demandait de finir son dernier travail, sur lequel il ne livra aucun indice. J’étais selon lui le seul à pouvoir achever cette œuvre. A ces mots, je jure que j’ai ressenti des palpitations, un moment j’ai cru pouvoir m’évanouir. Je ne sais si c’était de joie ou d’angoisse. Peu importe, par peur ou par vénération, on finissait toujours par rappliquer à l’appel du maître, moi le premier. Sitôt le téléphone raccroché, j’ai enfilé une veste et je suis parti à pied jusqu’à la faculté. Le temps était sec, une légère brise caressait mon visage. Il soufflait un vent de liberté printanier, mais peut être était-ce un courant d’air dans ma tête. Le vieux colmaterait les quelques brèches qui aèrent mon esprit, il refermerait toutes mes velléités d’autonomie comme à chaque fois. Ou bien non, pourquoi pas le miracle, peut-être aujourd’hui sera-t-il le jour on je deviendrai enfin son fils, où il me guidera de sa main paternelle, en ajoutant la douceur à la fermeté ? J’alternais les pas rapides et la marche nonchalante, au grè de mes hypothèses : tantôt j’avais hâte de recevoir enfin mon adoubement, tantôt je traînais les pattes à l’idée d’une autre séance de torture psychique.

J’étais maintenant depuis une heure dans la salle d’attente. Sa secrétaire n’étant pas là, je ne pouvais même pas discuter chiffon ou politique intérieure, j’en étais rendu à la solitude, face à une pile de revues sans images. Une heure, ça n’est vraiment pas long, disons autant que le premier kilomètre d’un marathon. Mais l’ambiance particulière et inédite de la journée s’amplifiait clairement. L’absence de la secrétaire, l’attente au delà du quart d’heure alors que c’est lui qui est demandeur, ce calme particulier qui régnait dans la pièce. Je fus surpris en pleine contemplation par une pulsion à la fois douce et incontrôlable : j’allais rentrer dans son bureau, sans invitation. Il n’ y a que les condamnés à mort et les amants transis pour entreprendre ce genre de folies. Moi j’étais juste un aspirant fils, la haine et l’amour qui se disputaient en moi fournissaient la poussée nécessaire à la transgression, enfin. Je n’ai pas tremblé, je n’ai pas hésité. Lentement j’ai posé ma main sur la poignet, lentement j’ai ouvert la porte. Curieusement je n’avais même pas pensé à ma phrase d’introduction. J’entrais dans son bureau comme on entre dans une pièce vide.

Et elle l’était. Personne alentour, des meubles et des livres. Je me suis avancé vers le bureau, je me sentais comme un singe face au monolithe. Tout était rangé, nette, comme après un départ en vacances. Mais mon père ne prend jamais de vacances. Je me suis tourné et mon regard s’est arrêté sur le fauteuil allongé, un meuble de psychanalyste qu’il avait tenu à faire monter ici. Il adorait cuisiner ses victimes, l’air de rien, après les avoir rabaissées plus bas que terre. Parfois je me disais qu’il était moitié vampire : il se nourrissait des âmes, il suçait la moindre goutte de confiance en soi, puis il vous laissait pour mort en lâchant un dernier « réfléchissez-bien à tout ça ».

Un détail tranchait avec le reste : sa veste, posée sur le dossier du fauteuil. Encore un inédit, quelle négligence. Je ne l’ai pas vu tout de suite parcequ’il me tournait le dos. En contournant de loin le fauteuil, je me suis retrouvé derrière son bureau, et j’ai vu son corps allongé, les deux mains sur le ventre, le teint cireux, une belle caricature de cadavre digne jusqu’au bout. Il était presque beau, avec sa peau pâle et son air surpris. Il avait les yeux ouverts, pleins d’un profonde incompréhension. La mort révélait sa nature de vampire et le montrait enfin surpris par quelque chose : elle lui allait si bien. J’ai alors réalisé que toutes ces incongruités n’était sans doute pas le fruit du hasard. L’attitude générale très digne de son corps tranchait avec l’expression de son visage. Et si c’était un meurtre ? Je crois que j’ai souri pendant dix bonnes minutes à cette idée, passant mentalement en revue la longue liste des meurtriers potentiels. La moitié d’entre eux étaient trop couards, un autre quart bien trop admiratif, mais le dernier quart contenait bien quelques dizaines de personnes que j’estimais capables de mener cette mission à terme. Le plus drôle, c’est que le dernier visage qui m’est venu à l’esprit était le mien, un moment je me suis même posé la question : c’est moi ?

La situation m’apparut progressivement telle qu’elle était: un homme était mort, un homme important. Il était tout de même mon père avant d’être cette vieille machine mono maniaque et cruelle. Était-ce mes sens ou un effet de ma conscience, je crus même percevoir une odeur de cadavre. Je décrochais le téléphone à cadran (il détestait les combiné à touche) et composait le numéro du commissariat noté dans son vieux moleskine (il adorait cette odeur de cuir). Je restais pétrifié entre mille émotions, planté là comme un piquet, les yeux dans le vide, le combiné suintant à mon oreille une vieille mélodie bien trop aiguë pour la situation.

«  – Commissariat central j’écoute.

    – Bonjour, je viens de trouver le cadavre de mon père, je crois que c’est un meurtre.

    – Êtes vous toujours sur les lieux monsieur ?

    – Oui, je viens d’arriver

    – êtes vous chez la victime ?

    – Dans son bureau oui, à la faculté des sciences.

    – Très bien, ne bougez pas et ne touchez à rien, je vous mets en relation avec le service concerné. Bonne journée monsieur. »

Nouvelle mélodie d’attente, « the final countdown ». La vision d’un vieux groupe de hard-rock tout en vêtements moulants et crinières crêpées remit bizarrement ma conscience à flot. Mon regard scruta une dernière fois la pièce, car je savais alors que je n’y reviendrai plus jamais. Le presse papier ovoïdale en cristal (« je préfère me fendre le crâne avec ce presse papier plutôt que de revenir sur un de mes résultats, vois tu c’est cela la droiture d’un homme de science »), la bibliothèque ternie croulant sous les ouvrages jamais ouvert depuis des décennies (« un livre ne se lit qu’une seule fois mon fils, seuls les étourdis s’y reprennent »), le divan cuir de grand maman (« personne ne s’assiéra jamais ici, pas même un prix Nobel »).

Je ne suis toujours pas prix Nobel père, mais tu es mort, et je vais m’y asseoir. Je t’appellerais même papa pour la deuxième fois de ma vie. Au fait, te souviens tu qu’à la première j’avais saigné du nez ? L’émotion sûrement, ou peut être la gifle que tu m’avais envoyé ?

Je raccrochais le téléphone, confortablement assis dans le fauteuil interdit. Je découvrais la pièce sous un angle inconnu jusqu’alors. Vu d’ici, elle prenait tout son sens. A droite la bibliothèque, la connaissance : le dur labeur. A gauche le fauteuil de psy, la torture des autres : les loisirs.

En alternant le regard de l’un vers l’autre, je méditais sur les deux composantes de mon héritage paternel. Étais-je aussi pervers que lui ? Après tout les victimes deviennent des bourreaux… Dans un énième va et vient de droite à gauche, mes yeux stoppèrent net sur une couleur incongrue : du rouge. Le seul élément portant cette tonalité était un segment dessiné sur le tableau noir. Il faisait face au bureau, à côté de la porte d’entrée. Il contenait tous les travaux en cours du génie des lieux, et était lui aussi stratégiquement placé. En vision directe du créateur, qui ne la quittait jamais vraiment des yeux. Dans le dos de la malheureuse victime, expliquant son problème, annonant des excuses, cependant que le maître pensait ouvertement à son équation. La victime en question n’aurait que le sentiment d’être négligeable, elle n’en aurait pas la raison. Puis en partant, après une ou deux heures de cuisinage, elle verrait en sortant le tableau empli de calculs impénétrables, sans aucune rature. Un travail inestimable et de la plus haute importance, qui achèverait de lui rappeller qu’elle n’est qu’un vermisseau se tordant dans un océan de médiocrité.

Ce trait rouge était donc doublement suspect. Chromatiquement d’abord, mon père ne laisserait pas passer une telle faute de gôut, dans un environnement à dominante gris et bois. Plus grave encore, c’était bel et bien une rature. Je me levai et m’approchai du tableau, incrédule. C’était bien un travail en cours, je reconnaissais sa patte. Le début du raisonnement était douloureusement génial, ça me donnait une brève envie de jeter ce tableau par la fenêtre. Il se poursuivait dans des circonvolutions élégantes mais très complexes, que je suivis avec peine. Puis l’écriture devenait singulièrement chaotique, les symboles se multipliaient, l’auteur semblait submergé par sa propre création. Elle se terminait par un résultat, 3 lettres grecs combinées, la simplicité enfin, la quête achevée de la névrose scientifique. C’est ce résultat final qui était barré de rouge, avec une substance qui ne semblait pas être de la craie, mais bien du sang. Je posai mon index sur la substance, la senti, je la goûtai même : aucun doute. En refaisant sa démonstration à l’envers, un voile se déchira dans mon esprit. L’inconcevable m’apparaissait dans toute sa splendeur. Ma partie humaine le rejetait avec force : impossible. Mais ma partie rationnelle, objective, froide, tenais fièrement sa démonstration. Le vieux m’avait au moins laissé ça, la logique. Certains laissent une montre, une chevalière, une photo, une lettre. Mon père me laissait un mécanisme, l’enchainement automatique des idées, le rouleau compresseur de l’esprit humain. C’est ce mécanisme qui m’imposa la vérité : il s’était trompé.

Quelque part dans mon corps, dans ma tête, un poids de plomb trouvait des ailes et s’envolait en tournoyant. Pour la première fois je ressentais de la tristesse, je le voyais comme une victime. Nous partagions de fait le même bourreau.

Je me suis approché du bureau et j’ai décroché le téléphone.

« – Commissariat central j’écoute.

– Mon père est mort, c’est un suicide. »

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