Synthèse vaguement critique du Manifeste du parti communiste

Etant naturellement sympathisant marxiste sans toutefois rien comprendre au Capital de Marx, je navigue depuis un bout à l’estime. Entre la fascination pour une théorie citée par tous les bords, censée être la colonne vertébrale des progressistes de gauche, et la haine engendrée par l’incompréhension face au langage du vieux Karl (ressassé parfois absurdément par quelque aboyeur mal dégrossi) et la mythologie sanglante des mises en application de la doctrine, vous pourrez imaginer comme la schizophrénie n’est jamais loin.

Devant la pression des évènements, et sous l’influence des quelques rares trolls authentiquement communistes qu’il nous reste (dont Isga est très certainement l’expression la plus pure, qu’il en soit remercié ici), je suis donc parti à la recherche du grimoire qui pourrait me révéler la doctrine de manière simple et concise: une édition Librio à 2 euros du Manifeste du parti communiste. Pour le dire vite: à ma grande surprise, le texte que j’avais laissé pourrir sur une étagère (j’avais du lire au moins le titre..), m’est apparu à la fois comme très beau littérairement parlant, impressionant au niveau intellectuel, et effrayant quand il en arrive aux applications politiques.

Evacuons tout d’abord les questions d’intendance: oui, j’avais besoin d’un bouquin, je ne saurais me satisfaire d’un écran lorsqu’il faut s’y mettre sérieusement. Sinon, il y a aussi: http://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000.htm , et bien d’autres. C’est donc armé d’un stylo et d’un petit bouquin de 90 pages que j’ai courageusement entrepris mon exploration spéléologique. Je vous propose ici une synthèse qui se veut la plus fidèle possible, afin de permettre à d’autres moins enclin à sa lecture de se faire une idée, et dans l’espoir de dégager une structure logique fondamentale adaptée à la critique et/ou au rafraichissement des idées. Elle sera toutefois entrelardée de critiques personnelles façon strogonoff, qui je le crains n’iront pas très loin, mais bon faut bien se faire plaisir. On remarquera d’entrée de jeu la caractère désespéré et possiblement inutile voire mutilatoire de ma démarche, puisque je cherche à faire la synthèse… d’une synthèse. Les citations exactes du texte à ma disposition seront en italique et dans des paragraphes en retrait, tout le reste peut m’être reproché pour les siècles des siècles, amen.

Prologue

Physiquement, le bouquin est attribué aux auteurs Karl Marx et Friedrich Engels, publié en première édition en févier 1848. Toutefois, un paragraphe en fin de prologue indique:

 « […] des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui est publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois. »

Je ferai ici confiance à Wikipédia pour résoudre le paradoxe:
« Ce texte n’est pas l’œuvre d’une personne isolée mais une commande de la Ligue des communistes. Karl Marx a rédigé le texte final sur la base de textes et discussions préparatoires au sein de la Ligue des communistes, et
notamment sur la base d’une contribution de son ami Friedrich Engels. Le slogan final — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » — avait été adopté par la Ligue des communistes plusieurs mois auparavant.

Il est d’abord paru anonymement, puis a été réédité plus tard avec mention de Karl Marx et Friedrich Engels comme auteurs, sous le titre Manifeste communiste. »[1]

(notons au passage l’hypothèse d’un plagiat évoqué sur cette même page wikipédia)

Mis à part ce détail de propriété intelectuelle, le prologue introduit brièvement 2 idées:

– Le communisme fait parler de lui.
– il est temps de publier un manifeste, à opposer aux conneries diverses fantasmées par les uns et les autres.

Le manifeste est divisé en 4 chapitres, je me cantonnerai ici à synthétiser le premier, nommé « Bourgeois et Prolétaires ». Si le dieu de la procrastination me lâche un peu les basques, et si l’intrigue des chapitres suivants continuent à me tenir en haleine, je continuerai éventuellement l’exercice pour les autres chapitres.

Synthèse du chapitre I: « Bourgeois et prolétaires »

Quelle magnifique première phrase nous avons là:

 « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. »

Simple, lapidaire, prophétique, excessivement sûre d’elle: on n’avait pas le droit de commencer comme ça une dissertation, mais bon là c’est Marx et Engels quand même..
Notons qu’une note postérieure de Engels mériterait de figurer clairement dans une rubrique « glossaire »:

« On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. On entend par prolétariat la classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de
leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister, de vendre leur force de travail. (Note d’Engels pour l’édition anglaise en 1888). »

Cette définition est à mon sens très importante pour le débat: non seulement elle fonde la théorie, mais encore elle permet de comprendre les eructations des marxistes employant sans arrêt les adjectifs bourgeois, petit bourgeois, prolétaires… Il ne s’agit pas de TOC ou d’un syndrôme de la Tourette, il ya bien à l’origine une signification précise et travaillée, qui prend sa place au sein d’un raisonnement logiquement viable.

Une deuxième note d’Engels vient préciser/atténuer la portée de cette première phrase, en expliquant que depuis la rédaction du texte, les découvertes sur la préhistoire avaient montré l’existence d’une société « communiste primitive ». Il rectifie donc l’affirmation en limitant sa validité à « l’histoire transmise par les textes ».

On résume ensuite l’histoire de l’humanité comme une succession d’oppositions entre dominants et dominés. Cette opposition fondamentale se décline au cours des âges sous différentes formes, et finit toujours

« soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte. »

Précisons qu’à ce stade, mise à part la distinction dominants/dominés, les auteurs ne voient pas de simple binarité honteusement manichéiste, critique souvent faite au marxisme:

 « Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière. « 

C’est justement le capitalisme qu’ils désignent comme cause d’une simplification profonde de la hiérarchie sociale:

 « le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. « 

C’est de mon point de vue dilettante une subtilité interessante: le marxisme ne tient pas forcément à imposer une binarité, il dit constater la création de cette binarité par le système capitaliste en place. Ce type de raisonnement est récurrent, montrant un aspect quasi prophétique de l’idéologie bien qu’elle soit basée sur une méthode rationnelle. La prophétie tient dans la nature du capitalisme lui même, qui analysée à travers la distinction bourgeois/prolétaires, et sous l’hypothèse que les rapports sociaux sont définis par les modes de production, annonce que le capitalisme, par son efficacité même, secrétera lui même les armes qui le feront tomber.

On en voit encore la trace dans la suite su texte, qui introduit un historique accéléré des transformations de la classe bourgeoise au cours des temps: du serf moyenâgeux au citoyen des villes, jusqu’au bourgeois dominé par la féodalité mais qui l’explose de l’intérieur sous l’effet du développement fulgurant des transactions commerciales.

« La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d’un long développement, d’une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication. »

« […] la bourgeoisie, depuis l’établissement de la grande industrie et du marché mondial, s’est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l’Etat représentatif moderne. »

Les deux phrases qui suivent cette présentation révèlent assez bien cette subtilité quand au rôle de la bourgeoisie dans le système communiste: à la fois oppresseur et producteur des outils de la révolution.

« Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. « 

S’en suit une envolée quasi lyrique sur l’efficacité ravageuse de la révolution bourgeoise, je ne peux résister à l’envie de la publier en entier:

    « Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent.  »

Haaa, les eaux glacées du calcul égoïste..
Cette présentation est suivie d’une affirmation revouvelée de la puissance de la bourgeoisie, mais également d’une certaine perception de la nature humaine:

« C’est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l’activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades »

On nous dit donc que la bourgeoisie a révélé au monde le potentiel gigantesque de l’espèce humaine. Le communisme ne fait que critiquer l’utilisation affreuse de ce potentiel, il ne le remet pas en cause mais souhaite au contraire l’utiliser autrement, de manière plus juste et efficace, les deux adjectifs ayant à mon avis un lien fort dans la doctrine communiste.

On enchaine direct sur une constatation qui n’a fait que devenir de plus en plus éclatante, et qui révêt donc un caractère au moins en partie universel:

« La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. »

On nous donne là une caractéristique apparemment propre à définir le capitalisme, par rapport aux modes d’exploitation précédents qui n’étaient pas non plus en mode bisounours.

La description qui suit de l’objectif forcément mondialiste du capitalisme est toute aussi frappante:

    « Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.

Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l’adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n’emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit Les oeuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.  »

Beaucoup de choses à noter dans ce passage: mondialisation forcée et nécessaire, destruction des industries nationales, rappel du rôle révolutionnaire quasi irrésistible de la bourgeoisie contre les réactionnaires. J’ajouterais d’un point de vue tout personnel, que la formulation « elle se façonne un monde à son image » décrit exactement ce que je ressens du point de vue scientifique face aux pseudo-théories néo libérales. On part d’axiomes simples pour modéliser le système économique (le fameux agent économique pleinement rationnel, libre et informé qui génère la non moins fameuse « main invisible »). Ces axiome sont évidemment faux, en tout cas des approximations, ce qui ne pose pas de problème, en physique on appelle ça une « modélisation »: tant qu’on a pas mieux, on garde. Ce qui pose problème, c’est que le système néo libéral semble faire ce qu’il faut pour que le monde devienne effectivement compatible avec la théorie. D’un point de vue scientifique, on a l’équivalent d’un physicien-dieu qui modifie les lois de la nature pour qu’elles collent à sa théorie et ses intérêts personnels.

Un petit passage particulier aborde la relation ville/campagne, qui ne manquera pas de faire réagir quelques habitués de Avox je pense:

 « La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d’énormes cités; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des campagnes, et par là, elle a arraché une grande partie de la population à l’abrutissement de la vie des champs. »

Ca commence comme le regret d’un décroissant/d’un réactionnaire (la campagne soumise à la ville), ça finit dans un gros coup de poing contre la poésie du fier campagnard (la vie des champs, ça abrutit). Le travail des champs n’est pas plus noble ou poétique que le travail en usine, c’est un abrutissement comme un autre.

Autre caractéristique fondamentale, la centralisation, de tout:

« La bourgeoisie supprime de plus en plus l’émiettement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence totale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.  »

Comme déjà évoquée, la centralisation nationale est vue comme une conséquence du mouvement de concentration des moyens de production, elle ne peut être qu’à son service. Elle reste toutefois susceptible de plier devant la force dévastatrice des développements ultérieurs du capitalisme: quand il n’a plus besoin d’une structure, ou plutôt quand elle est un frein à son développement, et bien il la lessive, tout bêtement.

A moins qu’il ne soit semblable à un ado plein d’énergie et débordant de connerie insouciante:

« Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. »

Cette vision trouve son point d’orgue dans le morceau de bravoure suivant, encore frappant de modernité, et qui décrit les crises comme symptôme de l’emballement capitaliste:

    « Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, – l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l’industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. – Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s’est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd’hui contre la bourgeoisie elle-même. « 

La description des crises de surproduction, comment elles arrivent, et comment le système réagit pour neutraliser les mécanismes de contrôle, me font surieusement penser à ce que je vois tous les jours au 20H. Je vois toutefois de moins en moins la trace de la dernière phrase..
Mais le manifeste continue sur sa lignée: la capitalisme génère les outils de sa propre perte, et parmi eux l’outil fondamental pour la capital comme pour son reversement est le prolétaire.

« Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires. « 

Le prolétaire est décrit, au sein du capitalisme, comme une marchandise comme les autres, elle aussi soumise à la concurrence. On pointe en outre une conséquence de l’introduction du machinisme et de la division du travail: le
boulot est encore plus merdique.

« Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l’ouvrier tout caractère d’autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n’exige de lui que l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l’ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu’il lui faut pour s’entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s’accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l’augmentation des heures ouvrables, soit par l’augmentation du travail exigé dans un temps donné, l’accélération du mouvement des machines, etc. « 

Ce qui pointe également l’absurdité d’un « travailler plus pour gagner plus »: des siècles de progrès technique n’ont fait qu’augmenter la quantité de travail à fournir, conséquence étrange et paradoxale pour une feignasse comme moi..

On remarquera cependant que ce type de raisonnement n’est éventuellement pour certains types de prolétaires modernes, en particulier avec le développement de l’outil informatique. On pourrait également réinjecter de l’idéologie là dedans, en disant qu’effectivement, un employé condamné à utiliser Windows et sa tripotée d’absurdités informatiques mais juteuses capitalistiquement, est bel et bien abruti par son travail, là où un fier militant du logiciel
libre reprend le contrôle de son outil de production et se dirige au contraire vers l’acquisition de compétences nouvelles et l’autonomisation face à la bête (toutefois je ne me lasse pas de rappeler que le coeur siliconé de la bête reste du ressort exclusif de la machinerie capitaliste).

Sur le caractère total et inévitable de la prise en main du prolétaire par le monde capitaliste: tout ça ne se résume pas à X heures de travail par jour:

« Une fois que l’ouvrier a subi l’exploitation du fabricant et qu’on lui a compté son salaire, il devient la proie d’autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc. « 

Généralisation du crédit, abrutissement du marketing, pressions sociales diverses, cauchemar climatisé, on peut voir beacoup de choses dans cette simple phrase.

Un autre passage intéressant concerne le devenir des petits bourgeois, cette partie pas forcément plus riche que les prolétaires, mais qui possède son outil de production:

    « Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l’échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat; d’une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettant pas d’employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes; d’autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population. « 

Là encore, la prophétie indique que tout va dans le sens de la prolétarisation généralisée, donc de la mise en danger de plus en plus crédible des bourgeois en minorité. Dans ce cadre, les petits patrons d’aujourd’hui ont tout intérêt à défendre par anticipation les droits des travailleurs: ils le seront aussi tôt ou tard.

Une autre subtilité que je n’avais jamais perçue (et que j’ai peut être encore loupé d’ailleurs), concerne la mise en garde contre les « fausses révolutions », pilotées par la bourgeoisie profitant de la dispersion des prolétaires et de leur fantasme de revenir à un mode de production où ils gagneraient en autonomie:

    « La lutte est engagée d’abord par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d’une même fabrique, enfin par les ouvriers d’une même branche d’industrie, dans une même localité, contre le bourgeois qui les exploite directement.
Ils ne dirigent pas seulement leurs attaques contre les rapports bourgeois de production : ils les dirigent contre les instruments de production eux-mêmes; ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques et s’efforcent de reconquérir la position perdue de l’artisan du moyen age.

A ce stade, le prolétariat forme une masse disséminée à travers le pays et émiettée par la concurrence. S’il arrive que les ouvriers se soutiennent par l’action de masse, ce n’est pas encore là le résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c’est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.  »

Même l’union des prolétaire, vertu cardinale pour une révolution communiste (je vous spoile la phrase de fin: « PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS! »), peut être détournée par la bourgeoisie.
Le texte rappele toute fois que là aussi, la force de concentration capitaliste ne peux que favoriser, cette fois à son insu, l’union des prolétaires.

On voit en outre apparaitre la figure du martyr prolétaire: l’objectif transitoire de la lutte, c’est la lutte elle même, quel que soit son échec sanglant:

    « Parfois, les ouvriers triomphent; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs Cette union est facilitée par l’accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l’union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer. « 

On pensera évidemment à l’avènement d’internet: si les moyens de communication efficaces favorisent l’union prolétaire et l’avènement de la révolution, on devrait s’attendre à une cyber-révolution de la mort qui tue. (je ne la vois personellement pas vraiment venir, sinon par coup de buzz qui finissent en LOL bien inoffensifs pour l’instant)

Par la suite le texte continue dans une typologie étonamment précise de tous les « faux révolutionnaires » à bien identifier lorsque l’heure de la bataille approche:

    « Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu’une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l’avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu’à la compréhension théorique de l’ensemble du mouvement historique.

De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.

Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat.

Quant au lumpenprolétariat, ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.  »

Le passage sur le lumpenproletariat (sous prolétariat dans ma version livre) m’a particulièrement frappé: je ne connaissais pas cette attitude définitive du communisme envers les plus faibles. Ma foi, ça nous sort un peu des niaiseries habituelles.
Je trouve dans ce genre de listes, à la fois une approche très séduisante et convaincante, mais aussi le penchant de la doctrine pour la calssification à outrance et la désignation limite paranoïaque d’ennemis en pagaille.

Seul le prolétaire reste le véritable garant de la révolution prolétarienne (mais pas le lumpen..), logique. Cela dit, l’affirmation suivant ne tient peut être plus aujourd’hui:

    « Les conditions d’existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d’existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec sa femme et ses enfants n’ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise; le travail industriel moderne, l’asservissement de l’ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu’en France, en Amérique qu’en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère national.
Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois. « 

Le prolétaire n’a rien à perdre, le prolétaire n’a rien de commun avec le bourgeois, le prolétaire est uniformisé par la capitalisme triomphant. Qu’en est-il aujourd’hui ? Je dirais que dans la société française, le prolétaire a des choses à perdre (par ex. le fameux « modèle social »), il a des intérêts en commun avec la bourgeoisie (l’exemple le plus excessif reste pour moi les clips de gangsta rap), et il est certes uniformisé mais sur le modèle bourgeois justement.
Tout ça diminue je pense la portée de cette belle phrase:

« Les prolétaires n’ont rien à sauvegarder qui leur appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée antérieure. « 

Que ce soit matériel ou symbolique, j’ai le sentiment que pas mal de prolétaires actuels ont le sentiment qu’ils ont bien quelque chose à perdre, et que la propriété privée reste une sécurité pour eux (ce que Proudhon pourrait
sûrement discuter mieux que moi).

Une nouvelle précision importante pour le faux marxiste que je suis:

 « Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle. »

Bel objectif il est vrai, et j’aime l’image de la sous classe explosant les strates supérieures en relevant la tête et en retrouvant sa dignité, sa liberté.

Nous approchons de la fin, mais le texte est dense, voici un passage concernant la nation, et qui a souvent provoqué maints débats dans les fils de commentaire endiablés d’Avox:

« La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu’elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en revêt cependant tout d’abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie. « 

La phrase peut être interprétée de plusieurs manières différentes, suivant les penchants.. Mais le message pragmatique est clair: chacun s’occupe déjà de sa merde, une espèce de principe de subsidiarité dans la révolution.

La fin du chapitre ne fait selon moi que reprendre des idées déjà évoquées sur la prophétie du capitalisme générant sa propre perte. Je la retranscris cependant en partie:

    « […] pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des conditions d’existence qui lui permettent, au moins, de vivre dans la servitude.

[…]

L’ouvrier moderne au contraire[du serf moyennageux], loin de s’élever avec le progrès de l’industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des conditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s’accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. l est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe dirigeante et d’imposer à la société, comme loi régulatrice, les conditions d’existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu’elle est incapable d’assurer l’existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu’elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. »

Le capitalisme, contrairement aux systèmes de domination précédents, en demande toujours plus et en donne toujours moins: il n’a pas de limites. On peut donc toujours parier sur un seuil futur où les conditions de travail seront tellement inacceptables, pour un nombre toujours croissant de personnes, que l’union se fera et la révolution éclatera. Comme déjà dit, j’ai des doutes quand je vois la situation actuelle, mais la prophétie me semble valable à plus ou moins long terme. Il est en outre évident que le système accélère de toutes les manières possible et de manière exponentielle, une révolution impensable le lundi peut donc tout à fait devenir inévitable le mardi.

Le chapitre se finit par un rappel de la puissance centralisatrice du capitalisme, et de son outil l’industrie, qui contribue à unir le prolétariat:

« L’existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l’accumulation de la richesse aux mains des particuliers, la formation et l’accroissement du Capital; la condition d’existence du capital, c’est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l’ industrie, dont la bourgeoisie est l’agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l’isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l’association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d’appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables. « 

Je terminerai sur une question: quid de ce dernier paragraphe dans une société « post industrielle » ? Certains prédisent déjà l’avènement d’une société sans salariat, sous l’action des nouvelles technologies. De fait, la part d’emplois non salariés en france recommence à croitre depuis ~2007 après une chute continue et persistante [2]. La vision nationale est très certainement trop limitée pour être décisive, et nous n’assitons peut être qu’à une réaction politique factice d’un sytème en crise: inciter les sans emploi à devenir bourgeois. Cette tactique pourrait cependant être la prochaine tentative de prolongation et d’accentuation de l’épiphanie caitaliste, comme elle pourrait être le signe de l’avènement d’une société fondamentalement différente. Dans cette société, et pour reprendre le raisonnement communiste: les moyens de production sont profondément modifiés, donc les rapports sociaux le sont aussi.

 

PS: cette « synthèse » est bien une escroquerie: j’ai du copier-coller pas loin d’une bonne moitié du texte original. Moralité: allez le lire et pis c’est tout!
[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifeste_du_Parti_communiste

[2] http://www.insee.fr/fr/themes/series-longues.asp?indicateur=part-non-salaries

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